[ L’Avenir de Bel-Abbès 05-02-1893 ]
L’Expédition du Dahomey
NOTES ÉPARSES d’un VOLONTAIRE
XI. — De Porto-Novo à Dogba
PREMIER COMBAT
Choisi parmi soixante chefs de bataillon, pour commander le détachement du 1er Etranger au Dahomey, M. Faurax quitta Bel-Abbès le 2 août, à notre tête.
Le commandant Faurax avait à son actif la campagne contre l’Allemagne, plusieurs campagnes en Algérie et en Tunisie, au Tonkin et au Dahomey. Il était titulaire de la médaille du Tonkin, de la croix d’officier du Nicham et de la rosette d’officier de la Légion d’honneur, depuis le 29 décembre 1891.
Voilà, en peu de mots, ce qu’était l’officier qui a payé de sa vie le périlleux honneur de conduire à la victoire les braves soldats du 1er Etranger.
Quelques jours avant son départ de Bel-Abbès, il écrivait à un de ses amis de Lyon une lettre que je crois devoir reproduire in-extenso. Elle a du reste fait le tour de la Presse.
Mon cher ami,
Le ministre vient de décider qu’un bataillon de la Légion étrangère sera envoyé au Dahomey; vraisemblablement le commandement de ce bataillon me sera confié.
Je ne serai définitivement fixé à ce sujet que dans deux ou trois jours et, dans le cas où mes suppositions se réaliseraient, je m’embarquerais dans les premiers jours d’août.
J’ai tenu à ne pas attendre le dernier moment pour te faire mes adieux, les derniers peut-être. Je ne sais quelle corde vibre en moi, mais j’ai un pressentiment que je dois mourir dans ce pays, au service de notre chère France. Malgré tout, et bien que j’ai huit.chances sur dix de ne pas revenir de cette nouvelle expédition, je ne te cacherai pas que je suis enthousiasmé de partir pour cette expédition lointaine et que pour le faire j’ai fait toutes les démarches possibles.
Les nombreuses sympathies que i’ai dans l’armée à tous les degrés de la hiérarchie m’en ont facilité
la réussite et, dans quelques jours, comme je te l’ai dit plus haut, je m’embarquerai avec mes 800 homme? de la Légion chargés de rappeler le Roi Béhanzin au respect de notre drapeau. Ce sera pour moi un grand honneur d’être ainsi le premier et le seul officier de mon grade auquel incombera cette glorieuse mission,
La campagne que nous allons entreprendre sera des plus pénibles ; il n’y a aucune illusion à ce sujet. La plupart d’entre nous n’en reviendront pas et, ‘ eu égard à notre nombre et aux difficultés de la guerre dans les pays intertropicaux, nous pouvons être exposés à de terribles épreuves militaires, mais tous nous avons le coeur haut, la confiance en nousmêmes et la ferme volonté de justifier la belle réputation de la Légion étrangère et le choix qui lui permet de s’illustrer sur un nouveau champ d’opérations. Et maintenant,- à la grâce de Dieu, c’est pour la France que nous marchons!
Ton tout dévoué,
PAUL FAURAX.
On voit à la lecture de cette lettre que ce bien regretté commandant était hanté d’une sorte de pressentiment fâcheux: il mêlait à un élan de patriotisme le plus pur, quelques appréhensions, toutes intimes, qui se sont malheureusement justifiées. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il était doué d’un courage à toute épreuve, et que sa mort, si prématurée, est due à son profond mépris du danger.
Quelques jours avant de quitter Bel-Abbès, quelqu’un lui disait :
— Eh bien, commandant, vous allez faire une belle campagne et revenir couvert de gloire. Avec vos 800 légionnaires vous ne ferez qu’une bouchée des mauricauds de Béhanzin ?
— « Ne croyez pas cela, répondit le commandant, la campagne que nous allons entreprendre sera très pénible et très périlleuse. Les soldats de Béhanzin sont très courageux, bien instruits et supérieurement armés de fusils à répétition.
« Vous voyez bien qu’il est plus facile d’aller au Dahomey que d’en revenir !
« Combien d’entre-nous reviendront-ils de làbas, voilà la question ? »
Le commandant Faurax laisse deux frères qui étaient officiers de mobiles en 1870 et ont fait la campagne de l’Armée de l’Est avec lui. On croit que la famille du commandant a demande au Ministre de la Marine que son corps soit ramené à Lyon sa ville natale. Si le transfert se fait, Lyon lui fera certainement des funérailles dignes de sa mort glorieuse.
En attendant, le 98° de ligne auquel a appartenu le commandant. Faurax avant son entrée à la Légion et qui se trouve actuellement au camp de Sathonay, a fait célébrer un service funèbre à la mémoire de ce digne officier supérieur.
L’abbé Flandtin, aumônier militaire, a prononcé une éloquente oraison funèbre où, après avoir retracé la vie militaire du défunt, il a terminé en disant :
« Le commandant Faurax est mort au champ d’honneur pour la défense sacrée de la patrie.
« Quand reviendra l’anniversaire de la fête du 98e, que le soleil brillera, que le camp résonnera aux échos de « Sambre et Meuse » cette belle marche de notre régiment, vous penserez à lui.
« Et quand vous ouvrirez le livre d’or du régiment pour évoquer ses souvenirs glorieux; quand vous ferez l’appel des disparus, au nom de Paul Faurax vous répondrez tous : « Mort au champ d’honneur ! »

Aquarel by Charles Morel