L’Adjudant-Chef COLLARD Tigres et Pavillons Noirs. Képi blanc 1950

L’Ancien raconte

L’Adjudant-Chef COLLARD, doyen des Légionnaires, continue ses mémoires, dont il ‘nous avait paru intéressant de commencer la publication dans nos précédents numéros

Il me reste peu de choses à dire sur cette première campagne. Même après la paix signée avec la Chine, nous ne fûmes pas délivrés des Pavillons Noirs, qui, comme les tigres, se terraient dans les forèts, où nous étions forcés de faire notre chemin à coups de coupe-coupe, car les routes n’existaient pas. La tenue avait changé nous étions pourvus de casques en liège et de brodequins en cuir. Mais, quoique nous rencontrions assez souvent des groupes plus ou moins nombreux de dissidents, nous en venions facilement à bout. Car ils avaient encore de plus mauvaises armes que nous ; et, sauf leurs coupe-coupe et leurs flèches empoisonnées, sauf les rizières, où ils plantaient des bambous coupés en pointe, et qui perforaient même nos godillots, nous craignions beaucoup plus, à ce moment-là, les tigres que les Pavillons soirs.
Les villages et les routes, que nous faisions, n’avaient pas de noms : nous leur donnions nous-mêmes des noms qui servaient entre nous à les désigner. Le soir, nous nous retranchions dans des cagnas provisoires, montées en bambous par des Nhaqués, car nous avions des porteurs, soit des prisonniers que nous avions faits et qui s’adap-taient à nous, soit des volontaires qui se rendaient à noms. En ce temps-là, il était assez difficile de reconnaître si l’on avait à faire à des honnies ou à des femmes. Ils étaient tous vêtus de Kéos et de Kéliiannes à peu de chose semblables, surtout pour des novices. Ils portaient tous des tresses comme les chinois d’alors, et, avec leur figure épilée et leurs pieds déformés, il était très difficile de les reconnaitre. Ils portaient nos sacs une partie des munitions et des vivres en petite quantité, car nous vivions beaucoup sur le pays c’est a dire de la chasse des animaux que nous rencontrons, sur nos routes ou bétail que nous prenions dans les villages, si l’on peut appeler cela des villages.
Le riz ne manquait pas plus que le choum-choum ou le poisson. On ne pouvait pas mourir de faim, mais bien de fatigue. On montait une demi-heure de garde, car, dans la colonne, la fièvre avait tait son entrée, et plus d’un montaitsa faction en tremblant de fièvre. De plus, le tigre nous prenait presque chaque jour un homme. Je dis: chaque jour; c’était plutôt la nuit. Ainsi nous avions remarqué que la préférence du tigre était plutôt pour les jaunes que pour nous. Nous avions décidé de faire coucher aux portes du poste de police, que nous installions tous les soirs, un ou deux Annamites, et toujours si le tigre se présentait, c’était un jaune qu’il enlevait. Mais les hommes qui voulaient bien se faire tuer en combattant, ne voulaient pas se faire manger par le tigre. Et, comme les légionnaires de ce temps-là n’étaient pas plus bêtes que ceux d’aujourd’hui, ils avaient imaginé de ne pas rester seuls à veiller.
Ainsi, un quart d’heure ne s’écoulait pas, que le factionnaire placé sous les armes ne tirait un coup de fusil et criait aux armes. Le poste sortait. On faisait une ronde et le factionnaire était remplacé. Ainsi la fatigue du jour, la fièvre et la dissenterie, qui commençait à paraître, décimaient-elles la colonne. Car il va sans dire que le remplaçant du factionnaire suivait la tactique de son devancier.
Mais le Général mit aux ordres : que si l’on tirait, il fallait que ce soit sur quelque chose, et qu’il fallait toucher ce quelque chose, pour que soit valable ce coup de fusil. Sinon, 60 jours de prison. A partir de ce jour, nous fûmes tranquilles, jusqu’à ce que nous arrivâmes à ce que nous appelâmes le Village des Pots, car ce bourg était rempli de pots en terre cuite. Nous y faisions séjour après avoir reçu l’aman et nommé un chef de village, quand l’ordre vint de continuer notre randonnée. Nous n’avions, à cette époque, ni auto, ni reste. Quand on pouvait, le jour, on signalait par télégraphe optique ; ic soir, à la lumière. Eux, ils avaient le tam-tam, et allaient beaucoup plus vite que nous. On se croyait débarrassé du tigre par le bruit que nous faisions en marchant, ou que la forêt, dans laquelle nous rencontrions parfois des traces d’éléphants de-Cabras, etc, etc… les avait éloignés.
Mais, une nuit qu’était en faction un jeune alsacien nommé Schrébert nous entendons un bruit formidable. On se précipite, et l’on trouve’ Schrébert mort sous un énorme tigre. Il avait vu le tigre à une vingtaine de mètres; il avait pointé son arme dans la direction, n’osant pas tirer. Il attendait d’être sûr pour ne pas être puni. Le tigre fit un énorme bond. Comme il avait le doigt sur la détente, et qu’il était en position de croiser la baïonnette, le tigre vint s’enferrer, et, en même temps, il lâcha son coup de feu, qui le tua net. Mais Schrébert était mort. «De peur », dit le toubib. Moi, je dis non. Un homme qui a peur n’attend pas, comme lui, le tigre, de pied ferme. L’émotion, oui. Le coeur a flanché. Et puis d’abord, un Légionnaire n’a jamais peur.

Adjudant-Chef COLLARD, Doyen de la Légion

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